« Look ! » : 40 ans de mode magnifiés au Musée des Arts décoratifs
Culture | Publié le 29/09/2026 17:20:33
Au Musée des Arts décoratifs, « Look ! » célèbre 40 ans de mode avec 220 œuvres, des silhouettes iconiques et les coulisses de la création. Le Musée des Arts décoratifs célèbre les quarante ans de la création du musée des Arts de la Mode avec « Look ! 40 ans de mode au musée ». Découverte ce matin en avant-première, cette exposition impressionnante raconte autant les grands moments de la mode que le travail méconnu qui transforme un vêtement en patrimoine.
« Look ! », quatre décennies qui ont changé notre regard sur la mode
Il suffit de pénétrer dans la nef du Musée des Arts décoratifs pour comprendre que « Look ! 40 ans de mode au musée » ne sera pas une simple succession de robes célèbres. Nous avons découvert l’exposition ce matin, à la veille de son ouverture au public, et la première impression est saisissante. Dans cet espace monumental de la rue de Rivoli, les silhouettes se détachent presque comme des sculptures. On tourne autour d’elles, on en découvre les volumes et les constructions, tandis qu’au-dessus des créations de longues lignes lumineuses suspendues semblent prolonger dans l’espace les fils d’un atelier de couture. Les podiums eux-mêmes évoquent des fragments de patrons découpés. La scénographie joue sur la blancheur, la lumière et les perspectives de la nef, donnant aux vêtements suffisamment d’espace pour exister individuellement tout en composant un ensemble particulièrement spectaculaire. Les vidéos tournées lors de notre visite (à voir sur notre compte instagram) permettent d’ailleurs de mieux mesurer cette dimension immersive que les photographies restituent difficilement.
Cette mise en scène accompagne un anniversaire important. En 1986 ouvrait, au sein du Musée des Arts décoratifs, le musée des Arts de la Mode, issu notamment de la réunion des collections mode et textile de l’Union centrale des Arts décoratifs et de l’Union française des arts du costume. Quarante ans plus tard, l'institution ne célèbre pas seulement son histoire. Elle montre comment le regard porté sur le vêtement a profondément évolué et comment celui-ci est passé du statut d’objet fonctionnel ou de création saisonnière à celui de témoignage culturel, historique, technique et artistique. « Look ! » réunit ainsi 220 œuvres, parmi lesquelles 57 silhouettes, mais aussi des dessins, patrons, échantillons textiles, broderies, archives et photographies de mode. Dans la nef, quarante silhouettes ont été choisies pour évoquer autant de moments emblématiques parmi près de soixante-dix expositions consacrées à la mode par le musée depuis quatre décennies.
L'histoire racontée est cependant plus ancienne que 1986. Dès 1945, dans ces mêmes murs, « Le Théâtre de la Mode » avait constitué un événement fondateur. Dans une France où les tissus restaient rationnés au lendemain de l'Occupation, la Chambre syndicale de la couture parisienne imagina une exposition à échelle réduite afin de réaffirmer le prestige de la haute couture française. Cinquante-trois couturiers habillèrent alors des poupées de 70 centimètres dessinées par Éliane Bonabel, présentées dans quatorze décors conçus par des artistes parmi lesquels Jean Cocteau, sous la direction artistique de Christian Bérard. L'exposition voyagea ensuite en Europe et aux États-Unis, renouant notamment les liens entre la couture parisienne et la clientèle américaine. Ce précédent permet de mesurer combien le rapprochement entre musée et mode s'inscrit dans une histoire longue.

« Look ! » devient ensuite une sorte de mémoire en trois dimensions des grandes expositions du MAD. En 1988, « Issey Miyake A-ŪN » (photo à gauche) investissait la nef pour la première fois avec l'univers d'un créateur de mode, dans une installation mêlant espace, formes et sons. Une veste en soie, issue d'une création de 1976-1977, rappelle cette approche japonaise du vêtement construite autour d'une apparente simplicité, du mouvement de la matière et d'une recherche sur le pli qui deviendra emblématique du travail d'Issey Miyake.
Quelques années plus tard, en 1992, « Mode et Libertés, 1492-1992 » utilisait notamment une création de Paco Rabanne, composée de pastilles de plastique et d'anneaux métalliques, pour interroger la relation entre vêtement, corps et émancipation. La présence de Rabanne trouve d'ailleurs un écho particulier dans les archives de Fashions-addict puisque nous avions eu l'occasion de rencontrer le couturier et d'échanger avec lui sur la haute couture et sa vision de la mode. Le vêtement n'est ici jamais seulement décoratif : matériaux, constructions et formes racontent aussi les transformations sociales d'une époque.

Le même principe traverse la présence de Jean Paul Gaultier. En 2007, le musée revenait avec « Le Défilé, Régine Chopinot, Jean Paul Gaultier » (photo à droite) sur l'une des rencontres les plus singulières entre couture et danse contemporaine. Créée dès 1985, l'œuvre chorégraphique faisait des costumes un élément actif du mouvement, avec l'humour, les détournements et les jeux de dessus-dessous caractéristiques du couturier. Cette capacité de Gaultier à faire dialoguer la mode avec la danse, la musique, le spectacle et la culture populaire sera ensuite au cœur des grandes rétrospectives qui lui seront consacrées. Fashions-addict avait notamment suivi l'arrivée à Paris de « La planète mode de Jean-Paul Gaultier. De la rue aux étoiles », après son parcours international.
Autre moment particulièrement intéressant, « Margiela, les années Hermès », (photo à gauche) présenté en 2018, confrontait deux expressions apparemment opposées du vocabulaire de Martin Margiela. D'un côté, l'orange et la sophistication silencieuse des pièces qu'il dessina pour Hermès entre 1997 et 2003. De l'autre, le blanc, la déconstruction et le goût du détournement caractéristiques de sa propre maison. La veste grise aujourd'hui retenue dans « Look ! », lestée dans une toile de coton brut afin d'évoquer les mannequins d'atelier, dit admirablement cette manière qu'avait Margiela de révéler la construction même d'un vêtement.
Hussein Chalayan poursuit cette interrogation par un tout autre chemin. Son exposition « Récits de mode », organisée en 2011, rappelait combien le créateur chypriote britannique s'était toujours situé à la frontière de la mode, du design et de l'architecture. Le vêtement devient chez lui un dispositif conceptuel, parfois mécanique, interrogeant les migrations, l'identité ou les mutations contemporaines. La pièce Before Minus Now, issue du printemps-été 2000, appartient précisément à cet univers où innovation technique et récit politique peuvent cohabiter au sein d'une même silhouette.

Plus récemment, Iris van Herpen (photo à droite) représente peut-être l'un des exemples les plus aboutis de cette porosité entre couture, design, science et nouvelles technologies. Son exposition « Sculpting the Senses » avait marqué le musée en 2023. Dans « Look ! », une création de la collection haute couture printemps-été 2021 Roots of Rebirth rappelle cette manière très personnelle de mêler technologies contemporaines, découpe laser et savoir-faire traditionnels afin de construire des volumes inspirés du vivant et de la nature. Cette confrontation permanente entre techniques historiques et procédés d'avant-garde traverse d'ailleurs toute l'exposition.

Au milieu de ces expérimentations surgit aussi l'extrême sophistication de la haute couture. Une création de Valentino Garavani, issue de l'automne-hiver 2007-2008, frappe par sa construction : robe empire en crêpe de soie rose (photo ci-contre à gauche) , bustier drapé et spectaculaire cape en organdi couverte de pétales. C'est elle qui a été choisie pour incarner visuellement l'exposition. Elle rappelle cette frontière parfois presque imperceptible entre vêtement, sculpture et œuvre décorative.
Cette histoire du musée passe bien entendu également par Christian Dior. Le MAD avait notamment marqué les esprits en 2017 avec « Christian Dior, couturier du rêve », exposition dont votre magazine avait souligné l'ampleur et le dialogue entre couture, peinture, mobilier et objets d'art. Plus récemment encore, nous avions retrouvé cette articulation entre vêtement, histoire et représentation avec « La Mode en majesté », consacrée à la reine Sirikit et aux relations entre haute couture française et patrimoine thaïlandais. Ces différents projets donnent à « Look ! » une profondeur particulière : l'exposition raconte autant quarante ans de création que quarante ans de réflexion sur la manière d'exposer la mode.
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Derrière les robes, tout un monde invisible de gestes et de savoir-faire
Ce qui rend « Look ! » réellement passionnante est pourtant ailleurs. Une fois passée la fascination des silhouettes, le parcours change progressivement de registre. Aux volumes spectaculaires de la nef succèdent des espaces plus intimes, des vitrines basses, des documents, des projections, des albums de matières et des objets de travail. C'est peut-être là que l'exposition prend toute sa dimension. Elle ne montre plus seulement ce que nous voyons sur un podium ou dans un magazine, mais tout ce qui précède et tout ce qui survit à cette image.
La première vie du vêtement est celle de sa fabrication. Le visiteur découvre comment une idée devient progressivement un volume. Tous les créateurs ne travaillent pas de la même manière. Pierre Balmain dessine, Madeleine Vionnet modèle directement l'étoffe sur le mannequin, tandis que Maria Grazia Chiuri construit des moodboards à partir d'images et de références. Viennent ensuite la toile, le patron, la coupe, les essayages et le travail collectif des ateliers. Un vêtement de haute couture est le résultat d'une chaîne de compétences où interviennent première d'atelier, modélistes, coupeurs, secondes d'atelier et petites mains. Le temps considérable nécessaire à sa fabrication contraste presque violemment avec les quelques minutes durant lesquelles il apparaîtra sur un podium.

Les métiers d'art trouvent naturellement leur place dans ce récit. Échantillons de broderies des maisons Rébé ou Lesage, métiers à plisser de la maison Lognon, tissus imprimés, traitements de surface et procédés plus contemporains comme l'impression 3D rappellent que l'innovation en matière de mode ne s'oppose pas nécessairement aux savoir-faire traditionnels. Elle en constitue souvent le prolongement. La partie consacrée à l'ennoblissement et à l'ornementation, que nous avons photographiée pendant la visite, est particulièrement instructive : teinture, impression, texturisation, plissage, matelassage, broderie ou plumasserie modifient non seulement l'apparence d'une matière mais parfois également ses propriétés.
La photographie intervient ensuite comme une nouvelle étape dans cette transformation. Une fois photographié, éditorialisé et diffusé, le vêtement quitte le seul domaine de l'objet pour devenir une image. Le musée rappelle d'ailleurs qu'il a lui-même servi de décor à de nombreuses prises de vue. Joe Gaffney y photographie notamment une robe Balenciaga dès 1982, tandis qu'Arthur Elgort y immortalise Naomi Campbell. Cette présence de la photographie dans le parcours évite de présenter la mode comme un simple objet matériel : une création existe également par les représentations que les photographes, magazines et musées construisent autour d'elle.
Puis commence la seconde vie, beaucoup moins visible, celle du musée. C'est là que les vidéos de notre visite sont particulièrement révélatrices. On passe soudain de la monumentalité de la nef à l'univers presque secret des archives et des réserves. Rangées de chaussures méticuleusement conditionnées, classeurs, photographies, invitations, correspondances, lookbooks, dossiers d'acquisition : derrière chaque vêtement existe une somme impressionnante d'informations. Le service de documentation rassemble et vérifie ces traces, indispensables pour établir l'histoire d'une œuvre, préparer son acquisition, nourrir une exposition ou accompagner sa restauration.
Les réserves constituent un autre univers. Parce que les textiles sont particulièrement vulnérables à la lumière, à la poussière, aux variations de température et d'humidité, leur conservation impose des conditions rigoureuses. Les vêtements peuvent être stockés à plat ou suspendus sur des cintres rembourrés et adaptés à leur morphologie. Contrairement à l'image d'une réserve comme simple entrepôt, ces espaces sont aussi des lieux d'étude et de recherche, parfois visités par des créateurs eux-mêmes, à l'image de Dries Van Noten.
La restauration réserve elle aussi quelques surprises. Les réflexes de la vie quotidienne doivent être oubliés : un textile ancien ne se lave pratiquement jamais et le repassage est proscrit. Toute intervention vise à respecter l'authenticité de l'œuvre en privilégiant des traitements aussi peu invasifs et réversibles que possible. À travers les vidéos projetées dans le parcours, ces gestes minutieux deviennent presque hypnotiques. Le spectaculaire change alors de nature : il n'est plus dans la démesure d'une robe mais dans la précision d'une main qui consolide quelques centimètres d'étoffe.
Enfin, le mannequinage apparaît comme l'une des révélations de l'exposition. Ce terme utilisé dans les musées de mode désigne le travail consistant à transformer un mannequin standard afin qu'il corresponde exactement au volume intérieur d'un vêtement. Des couches sont ajoutées et modelées, non seulement pour restituer la silhouette d'une époque, mais surtout pour soutenir le textile sans créer de tension susceptible de l'endommager. Le buste nu visible dans le parcours, tout comme la vidéo montrant les différentes interventions, permet de comprendre à quel point la présentation d'une robe est déjà un travail de sculpture. Plus étonnant encore, ce savoir-faire n'est pas véritablement enseigné dans les cursus académiques et se transmet essentiellement d'un professionnel à l'autre.

C'est probablement cette succession de changements d'échelle qui fait la réussite de « Look ! ». L'exposition commence dans l'émerveillement face aux silhouettes et se termine presque comme une enquête sur leur survie. On y entre pour Valentino, Margiela, Alaïa, Chanel, Jean Paul Gaultier, Paco Rabanne, Iris van Herpen, Schiaparelli ou Dior, et l'on en ressort également en pensant aux documentalistes, restauratrices, régisseurs, techniciens, artisans et professionnels des réserves. Le vêtement n'est plus seulement la signature d'un créateur. Il devient le résultat d'une longue chaîne de gestes, puis l'objet d'une autre chaîne de compétences destinée à assurer sa transmission.
Nous avons trouvé cette exposition magnifique, mais sa beauté ne tient finalement pas seulement aux robes qu'elle rassemble. Elle vient surtout de cette capacité à faire dialoguer le spectaculaire et l'invisible, le podium et la réserve, la création et la conservation. À un moment où les expositions de mode occupent une place de plus en plus importante dans la programmation culturelle internationale, le Musée des Arts décoratifs choisit ainsi de retourner le regard vers sa propre histoire et vers ceux qui ont permis à la mode d'entrer durablement au musée. Quarante ans après la création du musée des Arts de la Mode, « Look ! » démontre surtout qu'un vêtement ne cesse jamais vraiment de vivre lorsqu'il quitte le podium.
Infos pratiques :
« Look ! 40 ans de mode au musée », du 30 septembre 2026 au 4 avril 2027 au Musée des Arts décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris.
Le musée est ouvert du mardi au dimanche de 11 h à 18 h, avec nocturne jusqu'à 21 h le jeudi dans les expositions temporaires.
Le billet Collections + Expositions est proposé à 18 euros, avec un tarif de 10 euros pour les 18-25 ans ressortissants de l'Espace économique européen. Accès par les stations Palais-Royal, Pyramides ou Tuileries.
Le commissariat général est assuré par Bénédicte Gady, directrice des musées, et le commissariat scientifique par Sophie Lemahieu, conservatrice en charge des collections de mode contemporaine, assistée de Hannah Morelle.
Par la rédaction
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