John Galliano réinvente les archives de Zara avec Re{form}

Mode | Publié le 01/10/2026 08:31:00
Zara x John Galliano
Le couturier britannique John Galliano dévoile Re{form} Zara, une collection genderless qui transforme les archives de l’enseigne grâce aux techniques de la haute couture.

Avec Re{form} Zara Vol. 1, le créateur John Galliano ne signe pas une collaboration classique mais entreprend de démonter, détourner et reconstruire les archétypes du vestiaire Zara. Entre références à la France post-révolutionnaire, techniques issues de la couture et installation immersive à Paris pendant la Fashion Week, le projet brouille volontairement les frontières entre mode accessible, création et luxe.

Re{form} : quand les archives de Zara deviennent matière de couture

Il fallait sans doute un créateur aussi attaché à la narration et à la transformation du vêtement que John Galliano pour imaginer une collaboration avec l'enseigne espagnole Zara qui échappe au traditionnel exercice de la capsule événementielle. Avec Re{form} Zara, dont le premier volume arrive ce 1er octobre 2026, le couturier britannique s’empare non pas seulement de l’image du géant espagnol, mais de sa mémoire vestimentaire. Vestes, manteaux, robes nuisettes, chemises, mailles, pantalons et accessoires issus des saisons passées deviennent les prototypes d’un nouveau vestiaire genderless. Une nuance essentielle : les pièces anciennes servent de point de départ au processus créatif et sont coupées, démontées ou recomposées par Galliano avant que les modèles définitifs ne soient reproduits dans de nouvelles matières. Re{form} n’est donc pas à proprement parler une collection d’upcycling mais plutôt une réflexion sur l’archive comme matrice de création, sur la possibilité de prendre un vêtement familier et de lui inventer une seconde identité.

Le projet prolonge la collaboration de deux ans annoncée au printemps entre Zara et John Galliano, née notamment des échanges du créateur avec Marta Ortega Pérez, présidente d’Inditex. Après son départ de Maison Margiela en 2024, où son dernier défilé Artisanal avait rappelé l’ampleur de son savoir-faire théâtral et technique, Galliano revient ainsi au premier plan par une porte inattendue : celle de l’un des acteurs les plus puissants de la distribution mondiale. Il décrit lui-même sa démarche comme celle d’un « re-créateur », capable d’échantillonner les codes et les formes existantes à la manière contemporaine des hackers ou des DJ : « C’est ce que font les hackers et les DJ : sampler et remixer ». Ce retour intervient dans une actualité plus contrastée pour le couturier, quelques semaines après l’abandon de la rétrospective que le Costume Institute du Metropolitan Museum of Art devait lui consacrer au printemps 2027.

Avec Re{form}, Galliano revient surtout à l’un de ses mythes fondateurs : Les Incroyables et Les Merveilleuses, ces personnages extravagants apparus dans la France post-révolutionnaire qui nourrissaient déjà sa collection de diplôme à Central Saint Martins en 1984. À la fin du XVIIIe siècle, leurs silhouettes exagérées, leur goût du déguisement, leurs attitudes théâtrales et leur manière de détourner les signes de l’aristocratie composent une grammaire qui semble presque avoir été inventée pour lui. Quarante ans plus tard, il la confronte au vestiaire mondialisé de Zara. Le résultat n’a rien d’une reconstitution historique. Les redingotes rencontrent le latex, les robes Empire se dissolvent dans le tulle et le point d’esprit, les pantalons prennent des volumes hypertrophiés tandis que cols, jabots, chaussettes et gants deviennent autant de signes graphiques. La première silhouette, baptisée La Merveilleuse, transforme deux robes d’archives en une robe Empire noire de dentelle et de chiffon, ponctuée de rosettes étoilées en vinyle et tulle. L’Incroyable, deuxième proposition, part quant à lui d’un costume noir dont les volumes et les poches sont entièrement reconsidérés, associé à un col et un stock de soie évoquant Lord Byron.

Cette construction repose sur un véritable vocabulaire technique inventé ou réactivé pour Re{form}. Deep Pockets déplace les poches d’une veste afin de modifier la posture de celui qui la porte. The Shi/ft transforme la fonction même d’un vêtement, comme une chemise agrandie et imprimée pour donner l’illusion d’un manteau ou un pull devenu étole. In-Cut-Yable découpe le tailoring pour faire surgir des redingotes. Wrapture assemble jupes, nuisettes et doublures en de nouvelles pièces portefeuille. Pinch-to-Zoom joue avec l’agrandissement et le rétrécissement des proportions tandis que Floating Bra extrait des robes nuisettes des soutiens-gorge Empire prolongés de pans flottants. S’y ajoutent le biais, indissociable de l’écriture Galliano, des effets de trompe-l’œil, des superpositions ou encore La Mouche Volant, une interprétation tridimensionnelle des ornements du XVIIIe siècle. Derrière ces intitulés volontiers ludiques se dessine une réalité plus sérieuse : le couturier transpose dans une collection distribuée à grande échelle des gestes habituellement associés au laboratoire de création et au travail de couture.

La palette participe elle aussi de cette confrontation des époques. Les noirs, marine, bruns, verts sombres, bordeaux et beiges du vestiaire masculin classique glissent progressivement vers l’olive, le kaki, l’ocre et l’orange, avant d’être traversés par des irruptions de rose orchidée, violet, turquoise ou vert acide. Les matières suivent le même principe de collision : mousseline, georgette, tulle, charmeuse et point d’esprit rencontrent laine, popeline, satin, vinyle, cuir ou fausse fourrure. À plusieurs reprises, Galliano construit ses silhouettes comme des images en mouvement, en superposant les vêtements jusqu’à perturber la perception du manteau, de la robe ou du tailleur.

Les accessoires prolongent cette logique de détournement. Le sac Tri-Chic transforme l’imaginaire du sac-poubelle en accessoire modulable, son nom faisant malicieusement référence au « tri sélectif ». Il peut être porté à la main, à l’épaule ou comme un sac à dos. Les chaussures d’archives sont étirées ou fusionnées pour devenir winklepickers aux proportions accentuées, plateformes à bride en T ou escarpins slingback composés à partir de plusieurs modèles. Pour les chapeaux, John Galliano retrouve le célèbre modiste britannique Stephen Jones : casquettes à visière en bec recouvertes de dentelle, chapeaux de pêcheur froissés jusqu’à rappeler le bicorne napoléonien ou bucket hats en coton ciré composent une galerie de couvre-chefs à mi-chemin entre caricature historique et streetwear.

Ce langage radical prend un relief particulier lorsqu’il est porté par Zara. Fondée en 1975 et devenue la marque emblématique du groupe Inditex, l’enseigne a bâti sa puissance sur la réactivité, la circulation mondiale des tendances et une industrialisation extrêmement efficace du désir de mode. Depuis quelques saisons, elle multiplie cependant les projets capables de déplacer son positionnement culturel. Fashions-addict.com avait notamment analysé cette stratégie au printemps avec la collection VATÍSIMO de Willy Chavarria, qui confrontait déjà puissance de diffusion mondiale et identité créative forte. Relire notre article « Zara propulse l’univers de Willy Chavarria à l’échelle mondiale » . Re{form} pousse cette logique beaucoup plus loin : il ne s’agit plus seulement de faire entrer un créateur dans l’univers Zara, mais d’offrir à un couturier un terrain d’expérimentation autour des propres vêtements de la marque.

Zara, John Galliano
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Paris transforme Re{form} en expérience de couture contemporaine

La collection trouve logiquement à Paris un prolongement scénographique à la mesure de John Galliano. Du 1er au 6 octobre 2026, en pleine Fashion Week, Re{form} investit un hôtel particulier historique situé 70 rue des Archives, dans le Marais. Accessible uniquement sur réservation, l’installation est pensée comme une immersion dans le processus créatif du couturier plutôt que comme une boutique éphémère classique. Croquis, carnets de recherche, objets personnels, images, sons et commentaires de Galliano permettent de suivre le passage du vêtement Zara originel à sa forme transformée. L’expérience est ouverte de 11 heures à 20 heures, avec un nombre limité de visiteurs admis simultanément.

Le décor est lui-même soumis au principe de Re{form}. Dans la cour, des fragments d’un Paris quotidien, fleuriste ou café, basculent dans l’étrange. L’escalier d’honneur projette les silhouettes de la collection comme des ombres déformées. Dans la salle de bal, des mannequins imprimés en 3D à partir des muses du couturier Thomas Riguelle et Lulu Tenney portent des toiles de coton, référence directe au travail préparatoire de la haute couture et au rôle tenu ici par les vêtements d’archives de Zara. Plus loin, le Salon de Lecture rassemble carnets manuscrits, souvenirs personnels, documents de travail, dessins historiques et objets anciens, comme une chambre mentale permettant de remonter le fil des références de Galliano. Le Salon des Jeux montre quant à lui les vêtements originaux et les différentes étapes de leur transformation, révélant presque anatomiquement les mécanismes de déconstruction et de reconstruction.

Au premier étage, la mise en scène bascule vers l’image de mode avec la campagne Re{form} Zara Vol. 1 photographiée par Steven Meisel, projetée dans le Salon de Musique. La collection se dévoile ensuite dans un salon de couture volontairement déstructuré, où murs inclinés, structures apparentes et mannequins imprimés en 3D effacent la frontière entre façade et coulisses. Même le Cabinet des Accessoires et la Galerie cultivent cette fiction, jusqu’à une vitrine volontairement brisée qui évoque les traces d’un cambriolage de musée. Cette scénographie n’est pas accessoire : elle réintroduit le temps long, le processus, l’essai et la recherche au cœur d’un projet porté par une entreprise historiquement associée à la vitesse.

Re{form} raconte ainsi beaucoup de choses de l’industrie actuelle. D’un côté, les maisons de luxe cherchent à toucher de nouvelles communautés par la culture, l’expérience et des produits d’entrée de gamme. De l’autre, des enseignes internationales comme Zara investissent de plus en plus les territoires du storytelling, de la création d’auteur et de la rareté événementielle. La frontière n’a jamais été aussi poreuse. Cette collection ne transforme évidemment pas Zara en maison de couture, mais elle montre à quel point le savoir-faire, la narration et la signature créative sont devenus des leviers stratégiques bien au-delà du luxe traditionnel. Pour John Galliano, le projet offre également un cadre inhabituel : celui d’une création qui conserve son goût du spectaculaire et de la construction tout en rencontrant une puissance industrielle et une audience sans commune mesure avec celle d’un atelier couture.

Infos pratiques :
Re{form} Zara Vol. 1 est lancé le 1er octobre 2026. La collection est disponible sur Zara.com ainsi que dans les flagships Zara de Madrid et Londres. À Paris, l’installation Re{form} Zara se tient du 1er au 6 octobre, de 11 h à 20 h, au 70 rue des Archives, Paris 3e, uniquement sur réservation via Zara.com.

Par la rédaction
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