L’Institut suédois interroge les codes du style scandinave
Culture | Publié le 02/09/2026 10:38:34
À Paris, « Tout est en ordre » réunit Hodakova, Our Legacy, Anna Uddenberg et Anton Alvarez pour questionner le fameux « bon goût » suédois. À partir du 2 septembre 2026, l’Institut suédois réunit dans le très branché quartier du Marais à Paris artistes, designers et créateurs de mode autour d’une interrogation très scandinave : que reste-t-il lorsque l’ordre et le « bon goût » commencent à se fissurer ? Avec Hodakova, Our Legacy, Anna Uddenberg, Anton Alvarez ou Per Götesson, l’exposition « Tout est en ordre » transforme vêtements, sculptures et objets en instruments d’une réjouissante perturbation. Vous pouvez oublier votre idée formatée du design suédois.
Quand le « bon goût » suédois cesse d’être une évidence
Tout est en ordre. L’affirmation a quelque chose de rassurant, presque administratif, mais sous le commissariat de Nicole Walker, elle prend rapidement des allures de fausse piste. Présentée du 2 septembre au 4 octobre 2026 à l’Institut suédois, dans le Marais, l’exposition choisit précisément de regarder ce qui se produit lorsque l’ordonnancement supposé impeccable de la culture scandinave commence à se dérégler. Son point de départ tient dans cette idée souvent associée à la Suède d’une esthétique fondée sur la retenue, la neutralité, la mesure et un certain sens collectif du « bon goût ». Il ne s’agit pourtant ni de célébrer ce modèle ni de le caricaturer. Nicole Walker préfère observer ses mécanismes et les normes invisibles qu’il produit, jusque dans notre manière de nous habiller, de nous tenir ou d’occuper l’espace. Faire la queue, attendre son tour, adopter la bonne posture : des comportements d’une banalité absolue deviennent ainsi la matière première d’une réflexion sur la discipline sociale, l’identité et le corps. Tout paraît normal, jusqu’au moment où un détail déplace l’ensemble.
Cette ambiguïté prend une dimension particulièrement intéressante dans le contexte actuel du design et de la mode, alors que le vocabulaire esthétique scandinave s’est largement internationalisé. Minimalisme, fonctionnalité, qualité des matières, discrétion du logo et durabilité ont depuis longtemps quitté Stockholm ou Copenhague pour devenir des références mondiales. « Tout est en ordre » refuse justement d’en rester à cette représentation policée du Nord. Le choix des créateurs raconte une scène suédoise beaucoup moins uniforme qu'il n'y paraît. Our Legacy constitue à cet égard un excellent contrepoint. Fondée à Stockholm en 2005 par Jockum Hallin, Cristopher Nying et Richardos Klarén, la maison indépendante a développé une esthétique où les silhouettes familières sont continuellement déplacées par le choix des tissus, les proportions ou le réemploi des matières. Ce goût pour le reconnaissable légèrement décalé entre directement en résonance avec le propos de l’exposition. À ses côtés, Per Götesson développe depuis Londres un langage beaucoup plus radical autour des proportions, du vêtement quotidien et des représentations de la masculinité. Formé notamment au Royal College of Art et lancé avec Fashion East en 2016, le créateur suédois revendique précisément l’ordinaire comme source essentielle de son travail.
Mais le nom qui devrait attirer une attention particulière est aujourd’hui celui d’Ellen Hodakova Larsson. Fondée en 2021 à Stockholm, Hodakova (Photo à gauche "Flying woman") s’est construite autour d’un principe de transformation : récupérer des vêtements et objets existants pour les recomposer en pièces de luxe, faisant de la contrainte une véritable méthode créative. La reconnaissance internationale est arrivée avec le Prix LVMH 2024, décerné à la créatrice suédoise parmi huit finalistes. Sa présence dans « Tout est en ordre » est donc loin d’être anecdotique. Chez Hodakova, la notion d’ordre est déjà en elle-même paradoxale : ce sont les règles, la limitation des ressources disponibles et la préexistence des objets qui engendrent de nouvelles formes. L’exposition ajoute à ces différentes générations Love is Shouty but Iconic et LLL, dessinant moins un panorama exhaustif de la mode suédoise qu’une cartographie de ses zones de friction. Les vêtements sont volontairement assemblés sans hiérarchie, et surtout sans cette logique de marque qui gouverne habituellement la présentation de la mode. L’identité commerciale s’efface pour laisser parler les rapports entre volumes, matières, corps et objets.
Cette approche arrive à un moment particulièrement pertinent du calendrier parisien puisque l’exposition accompagne à la fois Paris Design Week et Paris Fashion Week. Elle participe ainsi d’un mouvement de fond qui voit les frontières entre galerie, musée, défilé et installation devenir toujours plus poreuses. Paris Design Week affirme d’ailleurs cette année encore sa dimension internationale à travers la participation de centres culturels et d’institutions étrangères, dont l’Institut suédois. L’intérêt de « Tout est en ordre » tient précisément à ce refus de décider si un vêtement doit être lu comme une création de mode, une sculpture comme un objet de design ou un corps comme un support d’exposition. La proposition replace finalement la mode là où elle devient culturellement passionnante : non plus seulement dans la production d’un objet désirable, mais dans sa capacité à révéler la société qui l’a produit.
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Anna Uddenberg, Anton Alvarez et l’art de perturber les silhouettes
Le dispositif imaginé autour des œuvres d’Anna Uddenberg, Anton Alvarez, Klara Zetterholm et Simon Skinner accentue encore cette impression d’instabilité. L’exposition associe silhouettes, sculptures, sons et images à des mannequins recomposés dont les proportions deviennent volontairement anormales. Certains semblent attendre dans des files qui ne conduisent nulle part. Les identités se brouillent, les corps deviennent presque des objets et les objets semblent acquérir une présence physique. On s'interroge des volumes noirs presque sculpturaux de Love is Shouty but Iconic, tandis qu’une lampe de Simon Skinner semble hésiter entre design fonctionnel et créature fantastique. Une œuvre d’Anton Alvarez montre enfin une accumulation de volumes blancs extrudés qui évoquent autant la céramique que des organismes en croissance.
C’est probablement ici que « Tout est en ordre » trouve sa singularité. L’art n’est pas convoqué comme un élégant décor destiné à légitimer la mode. Il vient au contraire la contrarier. Les œuvres bloquent les silhouettes, perturbent les lignes de vue et empêchent cette lecture immédiate du vêtement à laquelle le défilé, l’e-commerce et les réseaux sociaux nous ont habitués. Anton Alvarez incarne parfaitement ce principe de collision. L’artiste et designer suédois travaille depuis plusieurs années sur des procédés dans lesquels la fabrication et la machine deviennent elles-mêmes partie prenante de l’œuvre. Sa présence à Paris s’inscrit par ailleurs dans une actualité soutenue : il participe en 2026 à « Tendencies 2026: Kneaded. Shaped. Fired. », importante manifestation consacrée aux pratiques contemporaines de la céramique et du craft en Norvège. À l’Institut suédois, son travail bénéficiera également d’un prolongement performatif avec « Don’t Break Character », présenté le 10 septembre dans les jardins du lieu.
La commissaire Nicole Walker organise ainsi moins une confrontation entre art et mode qu’une contamination réciproque. Les vêtements ne sont plus des produits achevés, les sculptures ne restent pas sagement sur leur socle et les mannequins abandonnent leur fonction traditionnelle de supports neutres. Tout se déplace. Le familier devient étrange, parfois drôle, souvent légèrement inquiétant. Ce choix rejoint l’un des enjeux les plus stimulants de la création contemporaine : repenser l’exposition de mode autrement que comme une succession d’icônes patrimoniales ou de chefs-d’œuvre spectaculaires. Ici, pas de rétrospective consacrée à un couturier mythique, mais un système collectif où créateurs établis et signatures émergentes sont volontairement placés au même niveau. On apprécie également la proximité et le lien physique de l'on peut établir avec mes oeuvres. Ici l'objet compte moins que les relations qu’il provoque. « La mode cesse d’être envisagée comme produit ou image figée ; elle apparaît comme un système en mouvement, fragile, dépendant du contexte et du regard ». Cette phrase résume finalement tout l’intérêt du projet.
Le lieu lui-même ajoute une dernière strate à cette réflexion. Unique institut culturel de la Suède à l’étranger, l’Institut suédois est installé depuis 1971 dans un hôtel particulier du Marais et développe des échanges artistiques entre la France et la Suède à travers expositions, résidences, musique, cinéma, littérature ou arts de la scène. Faire entrer ces silhouettes volontairement dissonantes dans l’architecture historique de la rue Payenne prolonge naturellement le jeu entre ordre et perturbation. Alors que le design scandinave continue d’exercer une influence considérable sur notre manière d’imaginer l’intérieur, le vêtement et même certaines formes du luxe contemporain, « Tout est en ordre » rappelle utilement que la création suédoise ne se résume pas à une esthétique sage, fonctionnelle et parfaitement maîtrisée. Derrière la retenue peut surgir l’excès, derrière la fonctionnalité l’absurde, derrière le minimalisme une étrangeté presque surréaliste. L’ordre demeure. Mais heureusement, il n’est jamais tout à fait impeccable.
A noter que cet exposition est gratuite et facile d'accès. On vous recommande d'en profiter pour découvrir les expositions permanentes qui offrent un regard inédit sur la Suède, un pays que l'on connait finalement assez mal.
Infos pratiques :
« Tout est en ordre », du 2 septembre au 4 octobre 2026 à l’Institut suédois, 11 rue Payenne, 75003 Paris.
Exposition ouverte du mardi au dimanche de 12 h à 19 h, avec nocturne le jeudi jusqu’à 21 h. Entrée libre. Une visite commentée en anglais par Nicole Walker est programmée le 5 septembre de 16 h à 17 h dans le cadre du festival Traversées du Marais.
Anton Alvarez présente la performance « Don’t Break Character » le 10 septembre de 19 h à 21 h.
Enfin, Nicole Walker rencontrera le critique d’art Jordan Richman le 24 septembre de 19 h à 20 h pour une conversation en anglais.
Par la rédaction
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